Entretien avec Christian Lehmann

Entretien avec Christian Lehmann

Né en 1958 à Paris, Christian Lehmann a commençé à raconter des histoires vers sept ans en profitant des espaces laissés en blanc sur son cahier de classe à la fin de l’année scolaire.

Vers 16 ans, conscient de n’avoir rien de particulier à dire, il évite soigneusement la voie royale des études de lettres auxquelles le destinent ses professeurs et débute ses études de médecine. Le contact avec la souffrance et la dignité des hommes le pousse, sans qu’il le réalise à l’époque, vers l’écriture. Ayant délaissé la réanimation, il s’installe comme médecin généraliste.

Après le succès de son premier roman ” La folie Kennaway ” paru en 1988, il écrit d’autres romans pour adultes, puis des livres pour enfants, pour adolescents, tout en menant de front une carrière de journaliste et de médecin

Pour plus d’informations consulter :
– Le stand Planetexpo de Christian Lehmann
– Le site de Christian Lehmann

A quand remonte votre vocation d’écrivain ?

Christian Lehmann: J’ai décidé d’écrire a l’âge de sept ans, sur les pages de mon cahier scolaire restées blanches en fin d’année. Ensuite pendant longtemps j’ai raconté de petites histoires et vers seize ans j’ai réalisé que je n’avais rien à dire de si important, alors j’ai laissé tomber l’écriture pour devenir médecin. Quand j’ai quitté la réanimation et me suis installé comme médecin généraliste j’ai recommencé, sans réaliser immédiatement qu’un écrivain c’est d’abord un style et une conviction, une vision du monde, et qu’entre-temps, sans le savoir, j’avais acquis les deux.

D’où vous vient l’inspiration ? Comment faites vous pour imaginer les situations qui servent de base à vos romans ?

Christian Lehmann: L’écrivain qui réveille toute la maisonnée en pleine nuit en hurlant ” une plume, du papier, vite! ” pour éviter que l’idée génialissime ne s’échappe, ça me fait sourire. En tous cas ce n’est pas comme cela que ça fonctionne pour moi. Je lis les journaux, je m’ouvre au monde, j’écoute les autres, je surfe sur le net, je suis à l’ affût de tout ce qui pourrait améliorer ma compréhension du monde et des hommes. De cela, naissent personnages, situations et intrigues, dans une rêverie plus ou moins consciente.

On dit que beaucoup d’auteurs s’inspirent des gens de leur entourage pour créer les personnages de leurs romans. Est-ce votre cas ?

Christian Lehmann: Je connais les personnages de mes romans, leurs goûts, leurs désirs, leurs peurs, mieux que je ne connaîtrais jamais les personnes qui m’entourent, y compris celles qui me sont les plus les plus proches. Si je tentais de m’inspirer directement des personnes qui m’entourent je créerai des caricatures. Il est cependant certain que je vole aux personnes que je rencontre des traits, des façons de faire et d’être, qui viennent étoffer les personnages que je crée.

Votre famille à-t-elle un droit de regard sur vos écrits ?

Christian Lehmann: Pourquoi permettrai-je à un tiers un droit de regard sur ma création? Je ne le permet même à mon éditeur qu’avec réticence et inquiétude. Alors pensez, irais-je mettre la vie d’un personnage en gestation entre les mains d’un proche ? Ce personnage est odieux, tant mieux! Ils ne sont pas d’accord avec ce que j’écris, tant pis… Je ne fais rien lire à ma famille avant que ce soit terminé car ce n’est pas leur travail. Il peut m’arriver de montrer quelques pages à ma femme, mais elle préfère généralement attendre de lire l’ oeuvre achevée… et elle a bien raison!

Combien de temps mettez-vous pour écrire un livre (travail préparatoire de recherche compris) ? Est-ce différent pour un ouvrage jeunesse ou pour un roman pour adultes ?

Christian Lehmann: J’ai quarante-deux ans. J’ai donc mis … quarante-deux ans à écrire No Pasaran ! Sur le plan matériel, j’ai écrit le premier tiers du livre en trois mois, puis j’ai été bloqué six mois par l’inquiétude devant laquelle je me trouvais, à savoir que je voyais où le livre allait mener mes lecteurs et que je n’étais pas certain que ce soit une bonne idée de les y emmener… puis six mois pour les 2/3 tiers restants, plus corrections etc… Mais la réalité, c’est que ça peut me prendre de 1 à 3 ans, et qu’en général avant même d’avoir eu l’idée d’un livre un long et lent travail de maturation s’est fait, parfois pendant des années …

Comment parvenez vous à juger vos propres textes ? Est-ce une habitude, un don, un travail ?

Christian Lehmann: C’est essentiellement une question de persévérance et d’habitude de lecture. Si vous lisez beaucoup, vous en venez à pouvoir un jour lire aussi ce que vous avez écrit de manière plus dépassionnée, à trier , à corriger. Il ne faut pas le faire dans l’instant, mais attendre, même seulement un jour ou deux. Il est normal, juste après avoir écrit de se sentir épuisé, de trouver ce qu’on vient de pondre particulièrement nul. Il faut laisser reposer le texte quelque temps.

Entretien avec Marek Halter

Entretien avec Marek Halter

Marek Halter s’impose comme une figure à part dans le paysage littéraire international : tour à tour écrivain, peintre, médiateur, président de plusieurs instituts et de l’association SOS racisme, philosophe … l’homme ne cesse de surprendre par la multiplicité de ses talents !

Auteur de nombreux romans, parmi lesquels Le fou et les rois (Prix aujourd’hui, 1976), La mémoire d’Abraham (1983), Les mystères de Jérusalem (Prix Océanes, 1999), Le Judaïsme raconté à mes filleuls (1999), Un homme, un cri (1991), La Force du Bien (1995), Le messie (1996) et dernièrement de Le Vent des Khazars, il est l’un des écrivains les plus respectés et les plus admirés de sa génération.

C’est avec sa gentillesse et sa bonhomie coutumière qu’il a accepté de répondre à vos questions, et nous tenions à lui exprimer notre reconnaissance.

Vos récits ont une indéniable portée allégorique et l’intrigue de vos romans se situe fréquemment en des temps reculés. Vous situez-vous dans la millénaire tradition des conteurs ?

Marek Halter: Oui, bien sûr, je suis plus un conteur qu’un écrivain. Le résultat est souvent le même, puisque cela donne lieu à des livres, mais un écrivain écrit d’abord pour lui et soumet seulement ensuite ce qu’il a écrit à l’appréciation des autres, tandis qu’un conteur parle directement aux autres, un peu comme ceux que l’on trouve encore aujourd’hui sur les places publiques en Orient. Je parle beaucoup d’histoires anciennes mais en même temps j’introduis toujours des événements contemporains, pour faire comprendre au lecteur que même ce qui a pu arriver à nos ancêtres nous concerne, car l’Homme est universel : il était, est et sera toujours travaillé par les même pulsions, les même passions.

Le thème central de votre oeuvre est l’histoire et le destin du peuple juif. Envisagez-vous un jour de traiter un autre thème, d’écrire par exemple une pure fiction ?

Marek Halter: On parle toujours de ce qu’on connaît le mieux. Moi je connais plus cette histoire que d’autres, mais j’ai déjà traité d’autres thèmes dans deux de mes livres. Par exemple dans La vie incertaine de Marco Mahler je traite des aventures en Argentine d’un jeune peintre mêlé à des groupes terroristes, c’est une histoire contemporaine qui prend pour cadre l’Amérique du temps de Che Gevara. Il y a des personnages juifs, mais pas particulièrement : la plupart sont de vrais Argentins. Il n’est pas impossible qu’en ce moment j’écrive un roman d’amour qui aura pour cadre Paris et Deauville, villes que nous connaissons et que nous aimons.

Dans vos romans vous mélangez événements historiques et fiction. Il me semble que l’Histoire est pour vous un matériau de base que vous modelez de manière à faire passer des idées universelles sur l’homme, la religion, la loi … Cette interprétation de vos textes est elle juste, et si oui jusqu’où êtes vous prêt à “adapter” l’Histoire pour servir vos récits ?

Marek Halter: Cette analyse est juste, mais je n’arrange pas l’Histoire. L’Histoire je la donne telle que je l’ai découverte, dans des livres ou chez des historiens. Ensuite j’en donne une interprétation, j’en tire une leçon, et c’est pour cela que je préfère la Bible à l’Histoire de Hérodote. Hérodote nous donne des faits tandis que dans la Bible on a déjà une sélection par rapport à une référence morale à laquelle nous adhérons tous, que l’on soit juifs, catholiques, protestants, musulman.

Dans une interview au journal “L’Humanité” vous avez déclaré : “Nous partons du principe qu’il existe une universalité de l’homme et de toute expression humaine qui est la culture. Dés lors que l’on essaye de nous persuader qu’il est une autre culture, nationale, du terroir, tout doucement on nous prépare à nous couper du monde, de cette solidarité, à nous replier sur nous-mêmes, à rejeter tout ce qui pourra paraître différent dans notre entourage; la culture maghrébine, juive, russe, latino-américaine et que sais-je encore.” Ne craignez-vous pas qu’en suivant une telle voie une seule culture s’impose et écrase les autres, comme ce peut être le cas avec la culture américaine en ce moment ?

Marek Halter: J’ai dû mal m’exprimer. Ce que je voulais dire c’est que même quand nous parlons de notre village, en Alsace, en Auvergne, en Bretagne, peu importe, il faut déjà le vivre comme la vie d’un village qui aurait pu aussi exister ailleurs. Si on ne donne pas aux personnages que nous connaissons, à nos voisins, une dimension universelle, si on les limite à leurs faits et gestes quotidiens attachés à une particularité de village, de religion, nous nous coupons du monde. Quand on prend les personnages des auteurs de la littérature classique, de Victor Hugo à Joyce, tout homme à travers le monde s’y reconnaît même si Joyce parle des Irlandais et Victor Hugo des Français. Je voudrais que notre culture de terroir ne se limite pas au terroir et que celui qui apprend à ses enfants une danse auvergnate sache qu’en Ecosse ou ailleurs dans les régions du monde les plus éloignées quelqu’un d’autre fait exactement la même chose avec ses propres enfants. Ainsi on se rapproche des autres au lieu de se couper du monde..

Vous déclarez souvent préférer la Loi à l’Amour. Pourriez vous nous expliquer la raison de cette prise de position ?

Marek Halter: C’est un débat qui anime mes discussions avec un certain nombre de mes amis philosophes d’origine catholique, comme André Comte-Sponville ou Luc Ferry, qui sans être vraiment pratiquants mettent en avant la notion d’amour et lisent dans cette perspective les autres philosophes, de Pascal à Nietszche. La notion d’amour telle qu’elle apparaît dans les Evangiles est centrée autour du personnage du Christ, qui est un personnage extraordinaire et unique. S’il parvient à aimer son ennemi, je comprend la réaction de Freud dans Malaise dans la civilisation lorsqu’il dit ” Pourquoi aimerai-je cet ennemi qui ne pense qu’à me tuer ? “. On n’a aucune raison de le faire, sauf si on est animé par une grâce divine. Comme ni vous ni moi n’avons reçu cette grâce il est plus sûr de s’appuyer sur la loi, car elle est égale pour tous qu’on soit petit, grand, jaune, noir, brun, riche, pauvre … Devant la morale minimale des dix commandements nous sommes égaux, et c’est cette égalité devant notre devoir d’homme qui me plaît dans la notion de loi.